Mardi Gras 14 février 1589
nuit du 14 au 15 février 1589
Mémoires-journaux de Pierre de l'Estoile Tome 3 - pages 247-248 -
Journal de Henri III -
Edition de la "Librairie des bibliophiles" -
Paris 1876 - (BHVP, Usuels 8° H63)
Les processions de Paris. Procession de six cens
escoliers.
Le 14e febvrier, jour de mardi-gras, tant que le jour dura, se firent
à Paris de belles et dévotes processions, au lieu des dissolutions et
ordures des masquarades et quaresmeprenans qu'on y souloit faire les
années précédentes. Entre les autres, s'en fist une d'environ six
cens escoliers, pris de tous les colléges et endroits de l'Université,
desquels la plus-part n'avoient attaint l'aage de dix ou douze ans au
plus, qui marchoient nuds, en chemise, les pieds nuds, portans cierges
ardans de cire blanche en leurs mains, et chantant bien dévotement et
mélodieusement (quelquefois bien discordamment), tant par les rues que
par les églises, esquelles ils entroient pour faire leurs stations et
prières.
Sotte dévotion du peuple
Le peuple estoit tellement eschauffé et enragé (s'il faut parler
ainsi), après ces belles dévotions processionnaires, qu'ils se levoient
bien souvent de nuict de leurs lits pour aller quérir les curés et prestres
de leurs paroisses pour les mener en procession; comme ils firent, en
ces jours, au curé [de] Saint-Eustache, que quelques uns de ses
paroissiens furent querir la nuit, et le contraingnirent se relever pour
les y mener proumener, auxquels pensant en faire quelque remonstrance,
ils l'apellèrent Politique et Hérétique, et que fust contraint enfin de
leur en faire passer envie. Et à la vérité, ce bon curé, avec deux ou
trois autres de Paris (et non plus), condamnoient ces processions
nocturnes, pource que, pour en parler franchement, tout y estoit de
Quaresmeprenant, et que bonne maquerelle pour beaucoup estoient umbre de
dévotion. Car en icelles hommes et femmes, filles et garsons, marchoient
pesle mesle ensemble, tout nuds, et engendroient des fruits autres que
ceux pour la fin desquelles elles avoient été instituées.
Comme de fait, près de la porte Montmartre, la fille d'une bonnetière
en rapporta des fruits, au bout de neuf mois, et un curé de Paris, qu'on
avoit ouï prescher peu auparavant, qu'en ces processions les pieds blancs
et douillets des femmes estoient fort agréables à Dieu, en planta un
autre qui vinst à maturité au bout du terme.
Chevalier Domale. La Sainte Veufve de Paris.
Ce bon religieux de chevalier Domale, qui en faisoit ses jours gras à
Paris, s'y trouvoit ordinairement, et mesmes, aux grands rues et églises,
jettoit au travers d'une sarbacane, des dragées musquées aux damoiselles
qui estoient par lui reconneues et après reschauffées et refectionnées
par les colations [qu'il] leur aprestoit, tantost sur le Pont au Change,
autrefois sur le pont Nostre-Dame, en la rue Saint-Jaques, la Verrerie,
et partout ailleurs; où la Sainte Veufve n'étoit oubliée, laquelle,
couverte seulement d'une fine toile, avec un point coupé à la gorge,
se laissa une fois menée par dessous les bras, au travers de l'église
Saint-Jean, mugueter et attouccher, au grand scandale de plusieurs bonnes
personnes dévotes qui alloient de bonne foy à ces processions, conduites
d'un zéle de dévotion et religion, dont ceux qui en estoient les
autheurs se moquoient, n'aians esté institué à autres fins que pour
entretenir le peuple tousjours à la Ligue, et couvrir d'un voile de
religion l'infame perduellion, trahison et révolte des conjurés contre
leur Roy, leur prince naturel et souverain seigneur.
Le mercredi, jour des Cendres .... [L'Estoile renvoie au
feuillet 452, qui manque dans le manuscrit].
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